La finance islamique : panacée ou hérésie ?

Il semble à priori difficile de réconcilier finance et religion. La sphère financière et la sphère religieuse ont en effet leurs propres exigences et leurs propres logiques : matérielle pour l’une, spirituelle pour l’autre. Pourtant les promoteurs de la finance islamique semblent avoir réussi ce pari. C’est en tout cas l’impression qui se dégage si l’on en croît l’intérêt croissant suscité par cette « finance halal » y compris en France. Même Christine Lagarde, notre ministre de l’économie et des finances, y est favorable.

Qu’est ce au juste que la finance islamique ? C’est au fond une transposition au cadre islamique de la vieille distinction aristotélicienne entre l’économie (oikonomia), qui désigne un ensemble de normes visant à assurer le bien-être matériel de la famille et par extension de la communauté, et la chrématistique, qui renvoie à une accumulation de richesses monétaires sans utilité sociale. En language moderne, on parlerait de distinction entre économie réelle et économie monétaire ou « financière ».

Pour ses défenseurs, la finance islamique a ainsi évité les excès de la finance conventionnelle en appliquant la condamnation coranique du taux d’intérêt, assimilé à de l’usure. Elle se rattache à l’économie réelle à travers le principe de l’adossement de toutes les transactions financières à des actifs réels : immobilier, infrastructure, matières premières, actifs industriels, etc.

Avec un milliard de musulmans sur terre, et un regain réel ou supposé de la religiosité partout dans le monde, le « marché potentiel » pour cette nouvelle finance parait gigantesque.

Pourtant à y regarder de près, on constate que les institutions de finance islamique n’ont pas été épargnées par la crise financière de 2007-2008 comme le rapporte l’agence de notation Standard & Poors dans un rapport récent. Elles ont été frappées de plein fouet par la raréfaction du crédit et l’extinction de la liquidité qui a suivi la faillite des grandes institutions bancaires américaines. Certaines grandes banques islamiques basées dans le Golfe, comme la Kuwait Finance House n’ont dû leur salut qu’à l’intervention massive de leurs banques centrales, prêteuses en dernier ressort ici comme partout ailleurs.

La raison d’une telle débacle tient, à l’actif, à une prise de risque inconsidérée dans les méga-projets immobiliers qui ont fleuri ces dernières années à Dubai et dans d’autres pétromonarchies, avant de s’écrouler comme des châteaux de sable avec la crise financière. Au passif, l’explication tient à l’absence de possibilité de refinancement sur le marché de gros de la liquidité, jugé non conforme à la sharia. Ce qui se traduit in fine par une dépendance excessive vis-à-vis des dépôts bancaires, beaucoup moins faciles à mobiliser. En outre, si les banques islamiques n’ont pas investi dans les fameux subprime américains, l’exposition de nombre d’institutions aux marchés boursiers régionaux et mondiaux s’est traduite par des pertes colossales qui ont terni la réputation de ces établissements.

La finance islamique n’est donc pas une panacée, de l’avis même de certains « scholars » très critiques, comme l’américano-égyptien Mahmoud Al Gammal pour lequel l’interdiction de l’intérêt apparaît comme un anachronisme, en contradiction avec les enseignements les plus élémentaires de la science économique moderne. Pour aller plus loin, on pourrait dire qu’en détournant les pays musulmans des vraies priorités (développement économique, lutte contre la pauvreté, promotion des libertés individuelles) le formalisme de la finance islamique ne fait que les isoler du reste du monde, au profit d’une oligarchie financière (BNP Paribas, HSBC, etc.) qui a parfaitement sû exploiter ce « filon ». Au profit aussi des tendances les plus conservatrices du monde musulman, qui disposent là d’un nouveau levier pour asseoir leur pouvoir. C’est également le sentiment de Tariq Ramadan. Le théologien et philosophe controversé pointe du doigt l’hypocrisie d’un nominalisme qui cache mal le caractère élitiste de cette finance dont la dimension éthique est quasi-nulle.

La composition des Sharia boards, ces comités de sages censés statuer sur le caractère licite des transactions financières, reflète également ces antagonismes. On y retrouve aussi bien des théologiens sans aucune expérience de la finance, que des financiers « conventionnels » venus sur le tard à la finance islamique sans avoir suivi le cursus honorum des théologiens islamiques. Enfin, les interprétations très différentes, voire divergentes, de la Sharia qu’ont les islamo-conservateurs du Golfe et les islamo-libéraux d’Asie du Sud-Est (Malaisie en particulier) révèlent le caractère mouvant de cette nouvelle finance qui s’accomode parfois d’un pur habillage juridique sur des instruments conventionnels.

Pour autant, faut-il rejeter la finance islamique comme une hérésie tant du point de vue de la finance que de celui de la religion (islamique en l’occurence) ? C’est peut-être l’adjectif « islamique » qui pose le plus problème, en clivant et en portant en soit les germes d’une ségrégation entre musulmans et non musulmans, entre modernisateurs et tenants de la tradition, enfin entre religieux et laïcs, ces derniers existant aussi bien dans les pays occidentaux que dans certains pays dits « musulmans » comme la Tunisie, la Turquie ou encore le Pakistan.

La finance islamique devrait ainsi retrouver sa vocation éthique originelle au lieu de se focaliser sur la compatibilité à la Sharia de telle ou telle technique financière particulière. A l’heure d’un réalignement des incitations financières (bonus des traders et des banquiers) sur les risques engagés, c’est dans le principe de partage des risques et des pertes que réside le caractère novateur de cette finance « solidaire ». Certainement pas dans le recyclage des pétrodollars, n’en déplaise à Christine Lagarde.

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