La fin de Wal-mart et la revanche du paysan chinois

L’expression « déséquilibres mondiaux », traduction de « global imbalances » a été forgée par des technocrates du Trésor Américain, du FMI et de la Banque mondiale au début de la décennie 2000. Dans son acception positive, cette expression désigne la combinaison de déficits courants élevés aux Etats-Unis et de surplus monétaires dans les pays émergents. Excès de consommation d’un côté, excès d’épargne de l’autre.

Mais sous un angle plus normatif, l’expression « déséquilibres mondiaux » a souvent été utilisée par les décideurs politiques américains pour dénoncer les manipulations auxquelles procéderaient selon eux la Chine et les autres pays exportateurs d’Asie du Sud Est pour freiner l’appréciation naturelle de leur taux de change et maintenir ainsi leur compétitivité et in fine leur surplus commercial avec les Etats-Unis.

Ce concept est donc fondé sur une vision purement mercantiliste de l’économie, qui rappelle la bataille livrée dans les années 1980 contre le Japon, alors la bête noire des négociateurs du Department of Trade américain.

C’est encore les déséquilibres mondiaux qui sont accusés par les Etats-Unis d’être à l’origine de la crise économique financière de 2007-2008. Une manière commode en somme de mettre la pression sur les pays émergents à un moment où ces derniers réclament, très légitimement, un plus grand poids dans la gouvernance mondiale.

Pourtant, il n’est pas sûr qu’une résorption hâtive de ces déséquilibres soit dans l’intérêt des Etats-Unis, ni du reste de la planète. S’il y a une chose sur laquelle tout le monde est d’accord, c’est que la libéralisation des échanges commerciaux a permis un considérable gain de pouvoir d’achat pour … les consommateurs des pays développés.

En maintenant le taux de change du renminbi chinois et d’autres devises asiatiques à un niveau relativement faible, la Chine a exporté de la désinflation pendant des années et a permis aux ménages américains et européens d’acheter des marchandises à bon marché, dispensant ainsi les entreprises de leurs accorder des hausses salariales, l’essentiel de la marge allant dans les poches des actionnaires.

Après le compromis fordiste des trente glorieuses (hausses de salaires compensées par des hausses de productivité), la mondialisation des années 1980-2000 a ainsi consacré « le modèle Wal-Mart »: surprofits pour les actionnaires en échange de prix discount pour les salariés-consommateurs.

Ce modèle a bien fonctionné jusqu’aux début des années 2000. Seulement le hic, c’est que les mineurs chinois du Shandong et les ouvriers des usines de Shenzhen et de Shanghai – pour la plupart des travailleurs migrants venus des régions rurales – n’ont vu aucune amélioration significative de leur pouvoir d’achat. Ne disposant d’aucune protection sociale, ces mingong comme on les appelle en Chine envoyaient leurs maigres revenus à leurs familles rurales cantonnées dans l’agriculture de subsistance, à défaut d’avoir accès au crédit et aux infrastructures de base (électricité, eau courante, moyens de transports).

A contrario, la Chine a accumulé d’énormes réserves de change investies dans des obligations du Trésor américain à faible rendement, déprimant ainsi les taux d’intérêt mondiaux à long terme et contribuant par là même à alimenter la bulle du crédit immobilier et de la consommation aux Etats-Unis.

Mais cette situation est en train de changer. Une révolution silencieuse est en effet en marche, loin des gesticulations des responsables politiques américains. La Chine rurale commence enfin à sortir de sa léthargie, le Parti Communiste ayant compris que seule une prospérité partagée par les villes et les campagnes permettrait durablement de préserver « l’harmonie sociale » et donc in fine son pouvoir dans un pays en pleine mutation.

Pour ce faire, les autorités ont récemment renforcé les droits de propriété attachés à la terre, en donnant la possibilité aux fermiers de louer leur terre, et de préparer la consolidation du secteur agricole. Cette réforme est aussi importante que celle qui a permis dans les années 1990 à des millions d’habitants des villes d’accéder à la propriété de leur logement. Comme le rapporte le Wall Street Journal, les paysans chinois tirent aujourd’hui plus de 50% de leur revenu d’activités autres que l’agriculture, alors que c’était proportion était quasi-nulle il y a trente ans.

Le corollaire c’est que le pouvoir d’achat des paysans chinois devrait connaître une augmentation considérable dans les prochaines années. La clé des déséquilibres mondiaux ne se trouve donc pas à Pittsburgh mais dans les provinces rurales chinoises du Sichuan, du Guizhou ou de l’Anhui.

Les jours de Wal-Mart pourraient bien être comptés à mesure que l’essor de la consommation en Chine se traduira par une baisse de l’épargne excédentaire, une hausse des taux d’intérêt à long terme et une résurgence de l’inflation qui devrait ralentir la consommation dans les pays développés.

A l’heure du du développement durable et du « moins consommer pour mieux consommer » ce n’est pas forcément une mauvaise chose…

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