L’émergence d’une nouvelle diplomatie Sud – Sud

L’actualité montre chaque jour que les grands pays émergents aspirent à jouer un rôle plus important dans la gestion des affaires du monde.

On en a eu une confirmation la semaine dernière avec les deux mini-sommets à “géométrie variable” entre les quatre BRIC d’une part (Brésil, Russie, Inde, Chine) et entre le Brésil, l’Afrique du Sud et l’Inde (BASI) d’autre part.

La coalition des puissances moyennes qui se dessine autour de la Turquie et du Brésil sur la question iranienne (voir à ce sujet l’excellent article de Natalie Nougayrede dans Le Monde et l’article de Guillaume Perrier sur “les nouveaux horizons de la diplomatie turque” dans le même journal) est également représentative de cette volonté d’affirmation croissante des pays émergents sur la scène internationale.

Comment définir les caractéristiques de cette nouvelle diplomatie Sud – Sud émergente ? Il est très difficile de se livrer à ce type d’exercice dans un monde qui évolue en permanence depuis la fin du système bipolaire avec la chute du Mur de Berlin en 1989, néanmoins on peut tenter d’esquisser à grands traits certaines de ces caractéristiques :

1. Le refus de l’hégémonisme des grandes puissances et par extension de l’unilatéralisme américain

Ce trait constant de la diplomatie Sud – Sud est en effet bien connu depuis la conférence de Bandung en 1955 qui donne naissance au mouvement des “non alignés”. Rappelons les 10 points de la charte de Bandung :

1) Respect des droits humains fondamentaux en conformité avec les buts et les principes de la Charte des Nations Unies ;

2) Respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de toutes les Nations ;

3) Reconnaissance de l’égalité de toutes les races et de l’égalité de toutes les Nations, petites et grandes ;

4) Non-intervention et non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays ;

5) Respect du droit de chaque Nation de se défendre individuellement ou collectivement conformément à la Charte des Nations Unies ;

6) Refus de recourir à des arrangements de défense collective destinés à servir les intérêts particuliers des grandes puissances quelles qu’elles soient ; refus par une puissance quelle qu’elle soit d’exercer une pression sur d’autres ;

7) Abstention d’actes ou de menaces d’agression ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un pays ;

8) Règlement de tous les conflits internationaux par des moyens pacifiques, tels que négociation ou conciliation, arbitrage ou règlement devant les tribunaux, conformément à la Charte des Nations Unies ;

9) Encouragement des intérêts mutuels et coopération ;

10) Respect de la justice et des obligations internationales. 

Cette charte sert par exemple de fondement moral au “Consensus de Beijing” promu par la Chine dans ses relations avec les pays du Sud, notamment à travers l’affirmation de la doctrine de la souveraineté nationale et de la non-ingérence qui remet en cause explicitement le “droit d’ingérence” d’inspiration occidentale.

2. Le primat d’une diplomatie économique commerciale sur une diplomatie sécuritaire

Sur le dossier iranien ce sont en effet en grande partie les intérêts économiques et financiers qui déterminent la position de pays comme la Turquie, le Brésil, la Russie ou la Chine. Les relations diplomatiques sont conçues avant tout comme un moyen de promouvoir les intérêts commerciaux.

Des pays comme le Brésil sentent qu’ils n’ont rien à gagner d’une attitude de “soumission” sur la question iranienne. Au contraire, la démonstration d’une solidarité à l’égard d’une autre puissance moyenne aux aspirations comparables permet de renforcer le prestige du pays et son rôle d’hégemon régional.   

3. La volonté de refonte des grandes organisations internationales pour mieux refléter les nouveaux rapports de force

Au delà du primat de la diplomatie commerciale qui correspond plus à une démarche de prudence bismarckienne qu’à une vision irénique du monde, les pays émergents souhaitent en effet accélérer la refonte des organisations internationales au premier rang desquelles figurent l’ONU et son principal organe exécutif : le Conseil de Sécurité.

Les pays émergents estiment avec raison que la configuration actuelle (directoire des cinq puissances victorieuses de la seconde guerre mondiale) ne correspond plus à la réalité des rapports de force économiques, démographiques et politiques dans le monde. La présence notamment de deux pays européens au sein de ce directoire (France, Royaume-Uni) et l’absence de représentant de l’Amérique Latine ou de l’Afrique est perçue comme une aberration.

A cet égard, la position de la Chine est assez ambiguë puisqu’elle fait partie à la fois des grandes puissances reconnues par le système actuel (elle fait partie des “cinq grands”) et qu’elle se perçoit toujours comme un “challenger” ou un “outsider”. Ce sentiment est un héritage de la frustration accumulée depuis les Traités inégaux du XIXème siècle et qui va vraisemblablement perdurer au moins jusqu’à la réunification avec Taiwan. On est proche ici d’une géopolitique de l’émotion telle que décrite par Dominique Moïsi dans son essai éponyme.

On voit bien le lien entre la réforme de la sécurité collective et le problème de la prolifération nucléaire – ou le droit à la sécurité nucléaire qui pourrait être revendiqué par des pays comme l’Iran ou le Brésil – dans un monde multipolaire. La dissuasion nucléaire est en effet efficace dans un système bipolaire – on pourrait même dire qu’elle est au coeur de cet équilibre bipolaire, c’est le fameux équilibre de la terreur – mais elle perd sa ratio essendi dans un système multipolaire.

Avec l’émergence de cette diplomatie Sud – Sud et de “coalitions du refus” à géométrie variable, le grand problème de ce début de XXIème siècle n’est pas tant celui de la prolifération nucléaire – problème presque dépassé au regard des évolutions géostratégiques – mais plutôt celui d’une reconfiguration radicale de la sécurité collective au niveau international dans un système qui évite à la fois les dérives impériales des années récentes et les impasses d’un équilibre des puissances “façon XIXème siècle” dont on connaît le résultat. Un tel système reste encore à inventer.

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