L’Europe et les BRIC entre perceptions et réalité

Article paru dans la Revue Confrontations Europe, n° 95, Juillet-septembre 2011

Le contraste semble saisissant entre une Europe atone, empêtrée dans des problèmes de gouvernance économique et financière qui paraissent insolubles et d’autres régions du monde qui connaissent un dynamisme soutenu et une croissance vigoureuse (Chine, Inde, ASEAN, MERCOSUR, Russie et Asie centrale) et dont le rôle a été consacré par le G20.

« Construis le nid de l’aigle et l’aigle viendra. »
C’est avec ce proverbe chinois que le PDG de COSCO, Wei Jiafu, présentait en juin 2010 le projet de développement du port du Pirée en Grèce, confié à cette entreprise publique chinoise avec un investissement de plus de 500 millions de dollars à la clé. Traversée par la
pire crise économique et sociale de son histoire, la

Grèce a accueilli les capitaux chinois comme une manne providentielle.
Un an plus tard, Pékin menaçait de résilier des commandes portant sur
dix A380 pour protester contre l’inclusion du transport aérien dans le
système européen de quotas de CO2, dans le cadre de la stratégie
« 20+20+20 ». Ces deux affaires, illustrent, à un an d’intervalle, la
dépendance croissante de l’Union européenne vis-à-vis du marché et
des capitaux chinois, et l’attitude sur la défensive de l’UE dans ses relations bilatérales avec la Chine. De la même manière, lorsque les
Russes souhaitent discuter d’un nouveau traité de sécurité collective
en Europe, ce n’est pas à Bruxelles qu’ils vont mais à Washington. Les
Etats-Unis restent en effet les gardiens de l’équilibre stratégique en
Europe, n’en déplaise aux leaders nationaux européens et aux responsables communautaires, de José Manuel Barroso à Catherine
Ashton en passant par Herman Van Rompuy, assimilés à des dignitaires protocolaires sans réel pouvoir.
Tout comme la Chine, l’Inde ou d’autres grands ensembles régionaux, l’Union européenne à 27 est un ensemble de territoires qui
connaissent des niveaux de développement et de croissance très
hétérogènes. La réunification allemande en 1990 et l’élargissement aux
Pays d’Europe Centrale et Orientale, les PECOs, en 2004 et 2007 ont
permis à l’UE d’absorber la « zone émergente » située à l’est de la ligne
Oder-Neisse, vingt-cinq ans après l’élargissement opéré au Sud
(Espagne, Grèce et Portugal). De ce point de vue, les contrastes entre
États membres au sein de l’Union européenne sont presque aussi
forts que ceux qui existent entre différentes provinces chinoises, indiennes ou brésiliennes.

 

Toutefois le niveau de vie moyen dans l’Union européenne reste audessus de celui de la Russie, de la Chine ou du Brésil, en raison
d’une industrialisation plus précoce. C’est l’une des raisons qui expliquent le différentiel de croissance observé. La théorie économique
enseigne en effet que les progrès en matière de productivité deviennent de plus en plus difficiles à réaliser à mesure qu’un pays se développe, et que les gisements de productivité les plus faciles à mettre en
œuvre s’épuisent (déversement intersectoriel de l’agriculture vers l’industrie et les services, élévation du niveau d’éducation à partir d’une
base très faible). À titre d’exemple, la croissance économique a commencé à ralentir sensiblement au Japon à la fin des années 1960,
lorsque ces gisements de productivité se sont épuisés. Seul l’accent
mis sur l’innovation technologique a alors permis au Japon de surmonter la trappe des « économies à revenu intermédiaire », et de
rejoindre le club des pays les plus avancés.
La situation n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire dans
les BRIC et les autres grands pays émergents du G20 (Turquie,
Mexique, Indonésie, etc.). Ainsi, l’Inde est aujourd’hui encore au début
de ce processus de croissance stimulée par les gains de productivité
dus aux transferts intersectoriels, associés à l’élargissement du marché
intérieur à travers l’urbanisation, le développement des infrastructures
(routes, voies ferrées), et l’accès de centaines de millions d’Indiens à
la société de consommation. Les autorités chinoises qui se sont quant
à elles engagées plus tôt dans cette voie, ont su admirablement piloter un processus sans précédent de transformation économique et
sociale à l’échelle d’un pays-continent – ce que l’on appelle « les
Trente Glorieuses chinoises » (1980-2010). Mais Pékin est aujourd’hui
confronté aux limites d’une croissance extensive, fondée sur l’accu

mulation de capital et sur un avantage compétitif lié au coût de la
main-d’œuvre, qui tend à disparaître.
Quant au Brésil, à la Russie ou au Mexique, ces économies à
revenu intermédiaire sont confrontées à des problèmes conjoncturels et structurels qui pourraient les empêcher de réaliser tout
leur potentiel. Ainsi, la Russie n’est pas à proprement parler une puissance émergente, mais une ancienne grande puissance industrielle
qui a connu une crise systémique d’une ampleur inouïe dans les années
1980 et 1990. Selon les estimations officielles, le PIB russe a en effet été
réduit de moitié entre 1990 et 1997. La réalité pourrait être plus dramatique, si l’on en juge par les innombrables cimetières industriels laissés par la chute de l’URSS. Celle-ci a entraîné le démantèlement d’un
système d’organisation de la production à l’échelle régionale appliqué
pendant plus d’un demi-siècle et qui avait, en dépit de ses insuffisances et de ses défauts, permis la transformation d’un pays agraire
arriéré en l’une des plus grandes puissances économiques de la planète.
La Russie a de plus été victime de sa spécialisation dès les années 1970
en tant que fournisseur d’énergie et de matières premières à l’Ukraine, à
la Biélorussie, aux Pays baltes et aux anciens satellites d’Europe orientale
(Allemagne de l’Est, Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie). L’intégration des
PECO à l’UE a accentué le caractère « asymétrique » des relations entre
cette dernière et la Russie, considérée avant tout comme un fournisseur
d’énergie et comme un marché pour les produits européens. Avec le retour
de la stabilité politique en Russie dans les années 2000, cette image a
quelque peu évolué au profit d’un accent davantage mis sur les partenariats
industriels, mais la réalité des échanges Russie-UE reste très en deçà des
ambitions affichées lors des différents sommets bilatéraux.

Quant au Brésil, son économie plus diversifiée que celle de la Russie
et son assise démographique et territoriale conséquente, en font
potentiellement un concurrent redoutable pour l’Union européenne
en Amérique, en Afrique et en Asie. Le géant latino-américain souffre
néanmoins d’une structure socio-économique très inégalitaire, en dépit
de la volonté affichée par les gouvernements récents de combler le fossé
social et racial. En outre, l’économie brésilienne est encore entravée de
nombreuses rigidités structurelles liées à la mise en place d’un État providence hypertrophié pour les salariés du secteur organisé, contrastant
avec une absence totale de protection pour les travailleurs de l’économie
informelle, qui représentent plus de 50 % de la population active et fournissent entre 30 % et 40 % du PIB brésilien.
On connaît les critiques régulièrement formulées par les économistes
et les milieux d’affaires contre le manque de flexibilité supposé des économies européennes, le fardeau des prélèvements fiscaux et sociaux
ou encore l’incapacité des gouvernements à porter à 3 % du PIB l’effort en faveur de la R&D. Mais la principale faiblesse de l’UE, telle que
ressentie dans les BRIC, est surtout son absence de « colonne vertébrale ». Ses institutions trop complexes sont le résultat d’un processus de « stop and go » initié au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale et qui n’est toujours pas achevé. Peu lisibles pour les Européens eux-mêmes – ce qui explique la victoire des « Non » français et
néerlandais au référendum sur la Constitution européenne de 2005 –
elles le sont a fortiori pour des non Européens : Américains, Chinois,
Brésiliens, Indiens ou Russes. Pour ces puissances émergentes ou ré-
émergentes que sont les BRIC, la question posée par Henri Kissinger
en 1970 – « L’Europe ? quel numéro de téléphone ? » – reste plus que
jamais d’actualité.

 

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