La Turquie a-t-elle vocation à rejoindre les BRICS ?

Chronique BRICS du jeudi 12 avril 2012 dans La Tribune

Officiellement, la Turquie maintient toujours sa candidature d’adhésion à l’Union européenne (UE), même si cette candidature rencontre une forte opposition dans une partie de la classe politique et de l’électorat de certains pays membres de l’UE, comme la France. A minima, cela lui permet de bénéficier de mesures de soutien pour accompagner sa modernisation politico-institutionnelle, et de continuer à entretenir ses réseaux d’influence à Bruxelles, notamment à travers sa puissante organisation patronale, la TUSIAD, qui exerce un lobbying actif en faveur des industriels turcs. Rappelons que l’Union européenne est le premier partenaire commercial de la Turquie, avec près de 40% de ses exportations et de ses importations.

Dans la pratique, cependant, la Turquie ne regarde plus vers Bruxelles. L’adhésion à l’UE n’est plus l’alpha et l’oméga de sa politique étrangère. Tout en restant membre de l’OTAN et de l’OCDE, la Turquie s’est en effet peu à peu émancipée de la tutelle occidentale et s’est trouvée, à mesure que son économie se renforçait et que le poids de la classe moyenne urbanisée s’accroissait, une nouvelle vocation de puissance régionale, voire mondiale.

Car la Turquie a connu au cours de la dernière décennie un taux de croissance très soutenu, en faisant une des économies émergentes les plus dynamiques de la planète. Le PIB frôle désormais le seuil symbolique des 1.000 milliards de dollars, en parité de pouvoir d’achat, avec une hausse cumulée de près de 50% sur dix ans. De la belle avenue Istiklal à Istanbul, où les boutiques de luxe jouxtent les cafés branchés et les restaurants cossus, jusqu’aux villes les plus reculées d’Anatolie, la transformation est palpable. Partout dans le pays, on peut voir des centres d’affaires rutilants et des aéroports flambant neufs. Le taux de chômage a également connu une décrue sensible au cours de la dernière décennie et des tensions sur la main d’oeuvre apparaissent même dans certains secteurs comme la construction, ce qui se traduit par un recours à l’immigration venant des pays environnants.

Ce dynamisme se retrouve dans l’esprit de conquête et l’appétit de puissance des « tigres anatoliens », ces entrepreneurs proches des milieux islamo-conservateurs, qui accompagnent le Premier ministre Erdogan dans toutes ses visites à l’étranger. Ils signent dans la foulée des contrats dans un espace allant du Maroc à la Chine, en passant par des endroits aussi inhospitaliers que la Somalie, l’Irak et l’Afghanistan. L’adage selon lequel la fortune sourit aux audacieux s’applique particulièrement bien à cette nouvelle élite économique, qui constitue la caisse de résonance politique et financière de l’AKP. Pour preuve, d’après le magazine Forbes, Istanbul est la ville au monde qui comptait en 2010 le plus grand nombre de milliardaires après New York, Moscou et Londres.

La Turquie a aussi particulièrement bien résisté à la crise économique mondiale. Contrairement aux pays de la zone euro qui ont subi des dégradations en cascade de leurs notes souveraines, la Turquie a vu au contraire sa note réhaussée par les agences de notation Fitch et Standard&Poors. Cette dernière lui a attribué en septembre dernier, pour la première fois dans l’histoire du pays, la note BBB- qui l’a fait passer en « catégorie d’investissement ». Ce qui se traduit déjà par une accélération des investissements directs étrangers, et par une réduction des coûts de financement pour les entreprises et pour l’Etat turc.

Cette insolente santé économique ne pouvait pas ne pas avoir de répercussions sur le plan diplomatique. Après l’attaque du bateau Marmara par un commando israélien en juin 2010, Ankara s’est payée le luxe de refroidir ses relations avec Tel Aviv et de réorienter sa diplomatie vers les pays arabes, au point que certains analystes ont évoqué une « politique néo-ottomane ». Sous l’égide du ministre des Affaires étrangères, l’ancien professeur de sciences politiques Ahmet Davutoglu, la Turquie a également renforcé ses liens avec ses deux grands rivaux historiques dans la région que sont la Russie et l’Iran. Elle a même proposé de jouer un rôle de médiation dans le dossier du nucléaire iranien.

Enfin, le printemps arabe de 2011 a donné à l’AKP et à son leader charismatique, le Premier ministre Erdogan, l’occasion de présenter la Turquie comme un modèle de développement et de démocratie pour les nouvelles majorités issues des urnes en Tunisie, au Maroc et en Egypte. Le soft power et le prestige de la Turquie s’en sont trouvés renforcés dans toute la région et au delà, comme le montre l’intérêt récent du Brésil pour ce pays. La crise syrienne et le rôle clé qu’y joue Ankara parachève cette transformation, en faisant de l’héritière de l’Empire ottoman déclinant du XIXe siècle, une des puissances majeures du monde multipolaire qui se dessine au XXIe siècle.

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