Quelle relance en Europe après l’élection de François Hollande ?

L’élection de François Hollande, qui souhaite une renégociation du pacte européen de stabilité, à la présidence de la République française et le rejet massif par les électeurs grecs des deux grands partis traditionnels (PASOK, Nouvelle Démocratie) sont des signaux forts envoyés par les citoyens européens à une certaine vision de la crise et des moyens d’en sortir. C’est un désaveu pour Angela Merkel et pour la Bundesbank, arc-boutées sur des positions jugées aujourd’hui indéfendables, car trop orthodoxes, face à une crise qui mérite un réexamen du rôle de l’ensemble des institutions européennes, y compris de la BCE, et une nouvelle impulsion en faveur de l’intégration budgétaire et fiscale dans la zone euro, et plus largement au niveau de l’Union européenne.

François Hollande a réussi à faire bouger les lignes et à montré à travers les suffrages qu’il a su engranger jusqu’à la victoire finale que les Français ne voulaient pas qu’on leur impose une ligne politique venant de Berlin, un modèle non négociable, à prendre ou à laisser. Il a bien sûr capitalisé sur un rejet de la politique et de la personnalité du président sortant, Nicolas Sarkozy, et sur son glissement de plus en plus marqué vers l’extrême-droite. Mais il a aussi compris que ce que les Français et les Européens voulaient, c’était un nouvel horizon, un nouveau projet qui les sorte du discours mortifère sur l’austérité, les sacrifices sans contrepartie, et la culpabilisation permanente par rapport aux Allemands, parés de toutes les vertus.

Or, comme le rappelle Paul Krugman dans le New York Times, si l’économie allemande a connu un tel boom au cours de la dernière décennie, cela ne s’explique pas seulement par la compétitivité de son industrie mais aussi par la croissance de la demande extérieure adressée aux industriels allemands par les autres grands pays de la zone euro : France, Italie et Espagne. Autrement dit, la compétitivité de l’offre est importante mais elle n’est rien sans l’existence d’une demande solvable et la redistribution des gains de productivité engendrés par la croissance. Ce que l’Allemagne a fait durant toutes ces années, c’est qu’elle a internalisé l’offre et externalisé la demande. Mais une telle politique ne repose, par définition, que sur le maintien d’un déséquilibre en sens inverse chez ses partenaires.

Les Allemands ne veulent pas de ce qu’ils appellent une « union de transferts » dans laquelle les ressources budgétaires des pays en bonne santé seraient utilisées pour stimuler les pays à la traine, au besoin en apurant périodiquement leur passif. Mais dans la pratique, ils ont dévolu ce rôle de stimulation à leurs banques commerciales qui ont « arrosé » pendant des années l’Espagne et l’Italie de crédits à bon compte, à un taux d’intérêt exagérément faible, entraînant une dynamique inflationniste et la formation de bulles spéculatives qui pouvaient éclater à tout moment. C’est ce qui s’est passé fin 2008 et début 2009, après la faillite de la Banque Lehman Brothers aux Etats-Unis et le « credit crunch » global qui s’en est suivi. Dans ces pays, ce ne sont pas les finances publiques qui sont en cause, l’Espagne affichant même un excédent budgétaire avant la crise et l’Italie possédant un solde primaire nul ou positif, mais bel et bien l’accumulation d’une dette privée permise par une politique monétaire trop accomodante !

A partir de ce constat, il est facile de voir que les plans d’austérité et de réduction des dépenses publiques mis en œuvre dans ces pays ne régleront rien au problème. Ils ne font que rendre plus difficile l’apurement du passif hérité de la crise, en entraînant une déflation réelle qui gonfle encore plus le poids de la dette et qui accentue le problème des finances publiques (la récession se traduisant par une diminution des recettes fiscales, justifiant une nouvelle coupe dans les dépenses, et ainsi de suite dans un cercle vicieux). L’erreur de raisonnement vient de ce que l’on a fait de la Grèce une sorte de repoussoir commode pour ne pas voir la diversité des situations nationales. Cette confusion a été entretenue par les lobbys bancaires, qui ont compris très vite qu’ils auraient à assumer une partie des pertes qu’ils ont eux mêmes précipité par leur politique de prêts inconsidérés. L’appel au FMI et à ses fameux plans de restructuration a encore plus accentué la confusion et le sentiment que l’on devait punir des gouvernements inefficaces et dispendieux, alors même que les acteurs financiers pouvaient s’en tirer à bon compte. Dans le cas espagnol c’est particulièrement vrai, puisqu’on demande aujourd’hui au gouvernement d’assumer seul la restructuration du secteur bancaire, miné par la spéculation immobilière comme en Irlande et en Islande.

Tirant la leçon du plan chaotique de sauvetage de la Grèce, la mise en place du Mécanisme Européen de Stabilité (MES) à partir de juillet 2012 devrait désormais associer de manière quasi-automatique les créanciers privés à toute restructuration des dettes souveraines nationales au sein de la zone euro. Mais c’est insuffisant pour relancer la machine économique. Demander plus d’austérité aux gouvernements qui luttent pour restructurer leur dette ou celle de leurs agents privés, c’est comme si on demandait à un pilote de réduire la poussée de ses réacteurs alors que l’avion s’approche dangereusement du sol. Le timing est particulièrement mal choisi pour lancer des réformes structurelles qui pèsent sur la demande, et pénalisent in fine l’offre.

La solution pour une véritable relance en Europe doit donc passer par un changement total de philosophie en matière de gouvernance et de politique économique au sein de la zone euro. L’utilisation des fonds structurels et des capacités accrues pour la Banque Européenne d’Investissement ne suffira pas à relancer la machine. La mise en place de règles d’or dans les budgets nationaux sans une solidarité budgétaire au niveau européen, et sans une prise en compte de l’hétérogénéité des structures productives  et des préférences sociales au sein des différents pays s’assimile à un marché de dupes.  Peu de Parlements nationaux pourront faire accepter cela à leurs électeurs. Si la pilule est trop amère elle ne passe pas. Si la pilule ne produit aucun résultat positif, elle passe encore moins. Enfin, si la pilule provoque la mort du patient, il devient urgent d’arrêter le traitement.

Le paradoxe c’est que, prise en tant qu’entité collective, la zone euro n’a pas, loin s’en faut, à rougir de ses indicateurs macroéconomiques, même si elle pourrait davantage stimuler sa croissance, avec des mesures en faveur de l’innovation et de la compétitivité. Mais l’insistance sur un modèle de production plutôt qu’un autre, et le refus de considérer cette dimension collective pourraient faire imploser l’Union monétaire. C’est pourquoi, il n y a pas d’alternative à la mise en place, premièrement, d’un système de solidarité collective et de péréquation budgétaire alimenté par des ressources propres au niveau européen, deuxièmement, d’une stratégie plus réaliste de retour à l’équilibre évaluée au niveau collectif et non pays par pays, et troisièmement, d’une utilisation des marges de manœuvre budgétaires, là où elles existent comme en Allemagne, pour relancer la demande adressée aux économies traversant une crise profonde comme l’Espagne. Cela suppose aussi de mutualiser une partie des dettes souveraines et d’utiliser la BCE pour maintenir des taux d’intérêt à long terme raisonnables, en achetant s’il le faut, et quand il le faut, de la dette souveraine sur les marchés.

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