Russie : le mystère Poutine

Ma chronique BRICS dans La Tribune

Vladimir Poutine a été officiellement intronisé à la présidence de la Russie. Le jeu de chaises musicales avec son prédécesseur (et successeur), Dmitry Medvedev, ne s’est pas déroulé sans heurts. Des incidents ont en effet opposé à Moscou les manifestants anti-Poutine aux forces de l’ordre qui avaient pour consigne de maintenir l’ordre public, y compris s’il le fallait en recourant à la force.

Tout se passe comme si on avait laissé l’opposition s’exprimer le temps des élections pour mieux la réduire au silence après la passation officielle de pouvoir entre les deux têtes de l’exécutif russe, et revenir au status quo ex antes. Certains annoncent déjà une longue période de stagnation en Russie, une « brejnevisation » adossée à une économie rentière, sorte d’Arabie saoudite septentrionale, contrôlée par une oligarchie composée d’anciens des services de sécurité et d’hommes d’affaires proches du pouvoir.

En réalité, cette vision d’un pouvoir monolithique ne résiste pas à l’épreuve des faits. Le processus électoral qui s’est étendu des législatives en décembre jusqu’à la présidentielle en mars a permis le réveil d’un formidable mouvement contestataire comme le pays n’en avait pas vu depuis le printemps démocratique de la fin des années 1980 qui a abouti à l’effondrement du système soviétique. Ce mouvement contestataire a réussi à arracher des concessions démocratiques importantes au tandem Medevdev-Poutine, comme le rétablissement des élections directes pour les gouverneurs des régions ou l’attribution de commissions parlementaires clé à des figures des partis d’opposition.

En Russie aussi rien ne sera plus jamais comme avant. Avant de céder la présidence à Poutine, Dmitry Medvedev a fait dans son dernier discours un plaidoyer remarquable pour le renforcement de l’Etat de droit, la modernisation de l’économie et l’élargissement des libertés civiles, garanties par une justice indépendante. Il y a sans doute encore loin de la coupe aux lèvres, mais un tel discours et l’interview à bâtons rompus que le président sortant a accordé à la chaîne d’informations Russia Today témoignent d’une réelle inflexion.

On a longtemps caricaturé Medvedev en le présentant comme le pantin de Poutine. L’agenda ambitieux de modernisation des institutions qu’il a lancé à son arrivée à la présidence a été bousculé par la crise géorgienne de l’été 2008, et par la faillite de Lehman Brothers à l’automne de la même année, qui a précipité la planète dans la plus grave crise économique et financière depuis la crise de 1929, et qui a provoqué un crash de la bourse russe et un décrochage du rouble. Au crédit de Medvedev, il faut mettre le projet de « Silicon Valley russe » à Skolkovo dans la grande banlieue de Moscou. Skolkovo incarne l’ambition de la Russie de retrouver son rang parmi les grandes nations technologiques de la planète, et d’impulser une véritable dynamique de diversification économique basée sur l’entreprenariat et la high tech. La Russie est d’ores et déjà le premier marché européen – au sens large – en termes d’internautes, devant l’Allemagne. De nombreuses start-ups du net ont émergé ces dernières années et une industrie du venture capital commence à se structurer, sur le modèle américain.

Quant à Poutine, quoi qu’on pense de lui, il a réussi depuis son arrivée au pouvoir en 2000 à éviter à la Russie de connaître le sort des « failed states » africains et à remettre de l’ordre dans la maison Russie, minée par des forces centrifuges d’une violence inouie. Les Occidentaux devraient lui être reconnaissants d’avoir su préserver l’imposant arsenal nucléaire russe des visées de groupes terroristes, d’avoir contenu la montée des extrêmes, ultra-nationalistes d’un côté et néo-bolchéviques de l’autre. Sans doute un homme qui est issu du sérail soviétique, et qui a passé l’essentiel de sa carrière dans l’administration et les services de sécurité ne peut pas se transformer du jour au lendemain en chantre de la démocratie et des droits de l’homme. Mais sur ce plan, il a plutôt surpris positivement compte tenu de son curriculum.

Le mystère demeure sur sa « stratégie de sortie » et sur la perception de son rôle dans l’histoire de la Russie. Sera-t-il le dernier tsar modernisateur, avant l’avènement d’une démocratie pleine et entière, quelque part entre 2018 et 2022, ou un défenseur jusqu-au-boutiste de l’ordre et du status quo, au risque de finir en vieux cacique honni par la population ? Dans tous les cas, les priorités que Poutine fixera au début de son mandat et son style d’exercice du pouvoir, sous l’oeil vigilant d’une opposition et d’une société civile qui ne s’en laisseront plus compter, seront déterminants pour l’avenir de la Russie, et par voie de conséquence, pour l’avenir du monde.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • Sur facebook