L’Afrique s’est éveillée

Ma chronique BRICS du 29 mai 2012 dans La Tribune

L’Afrique a toujours suscité des passions à la mesure de son immensité, de ses paysages grandioses et de la diversité de ses peuples et civilisations. Saignée par l’esclavage et la colonisation, et traversée de grandes fièvres idéologiques, l’Afrique est encore associée dans l’imaginaire occidental aux conflits – civils ou interétatiques -, à la corruption des élites économiques et politiques, aux famines, et aux pandémies telles le VIH. L’Afrique a longtemps était vue comme un « grand corps malade », livré au bon soin des ONG occidentales alors même que, dans le même temps, des multinationales sans scrupules ne se gênaient pas pour piller le continent de ses ressources naturelles. Mais cette vision est historiquement datée. Le continent a connu plus de transformations au cours des dix dernières années qu’il n’en a connu au cours des quarante premières années qui ont suivi les indépendances.

Il y a eu l’arrivée des Chinois bien sûr ou plutôt un regain d’intérêt de la Chine pour le continent africain, pour des raisons essentiellement d’ordre économique, contrairement à la teneur idéologique des premiers partenariats, il y a quarante ans, lorsque le Premier ministre Zhou Enlai sillonnait le continent africain pour engranger les soutiens diplomatiques,afin de rompre l’isolement international de la jeune République Populaire de Chine. Beaucoup a été dit sur le caractère néo-impérial ou néocolonial de ces nouvelles relations sino-africaines : échange de matières premières africaines contre des produits manufacturés chinois « lowcost », assorti de la livraison d’infrastructures « clés en main » (autoroutes, ports, hôpitaux, etc.), construites par des sociétés chinoises avec une main d’œuvre chinoise.

Certes, ce genre de pratiques a pu exister et existe encore, mais les Africains ne sont pas dupes. Ils demandent aujourd’hui de plus en plus à leurs partenaires chinois des transferts de technologie, une indigénisation de la main d’œuvre employée sur les chantiers, et une aide au développement d’industries manufacturières créatrices d’emplois, sous la forme de joint-ventures sino-africaines dans l’agroalimentaire ou le textile, comme c’est le cas en Ethiopie, en Zambie, en Angola et dans d’autres pays du continent.

En outre, ce serait une erreur d’attribuer la dynamique nouvelle du continent africain uniquement à la Chine et à son appétit de matières premières. Les Africains eux-mêmes se sont saisis de leur destin et ont décidé d’accélérer l’intégration économique et politique à l’échelle du continent. L’Afrique du Sud post-apartheid a joué un rôle moteur dans cette prise de conscience que « l’Afrique appartenait aux Africains ». Le NEPAD lancé en 2001 par le président sud-africain Thabo Mbeki avec le soutien du Secrétaire Général des Nations Unies de l’époque, le Ghanéen Kofi Annan, reflète les ambitions de puissance régionale de la nation « arc-en-ciel ».

L’Afrique du Sud a également joué un rôle déterminant dans la création en 2003 de l’Union Africaine (UA), sur la base de la vieille Organisation de l’Unité Africaine (OUA) créée en 1963 dont le rôle avait été jusque là desplus limités. L’UA s’est affirmée comme une enceinte de discussion et de résolution des problèmes sécuritaires régionaux, mais aussi d’élaboration d’une position africaine commune sur les grands enjeux mondiaux. Des pays comme le Nigéria, l’Angola, voire l’Ethiopie, aspirent également à jouer un rôle de leader régional. Ainsi, Addis Abeba, moins bien dotée en ressources naturelles que ses rivales, a réussi à entretenir une croissance à la chinoise au cours des dix dernières années, ce qui s’est traduit par un triplement du PIB et une amélioration sensible des indicateurs éducatifs et sanitaires.

Beaucoup reste à faire : un Africain sur deux vit encore sous le seul de pauvreté (moins de 1,25 dollar par jour), les pandémies et les maladies infectieuses continuent de faire des ravages au sein des populations, l’accès à l’eau potable et à l’énergie reste limité, et les pratiques de corruption et de clientélisme sont encore profondément ancrées dans les mœurs. Mais on constate aussi des améliorations : le nombre de séropositifs bénéficiant de trithérapies a fortement augmenté, les situations de conflits ouverts sont circonscrites à certaines zones (Corne de l’Afrique, delta du Niger, Sahel), et on observe une consolidation de la démocratie dans des pays comme le Sénégal, le Ghana et la Côte d’Ivoire, ainsi qu’une diffusion de bonnes pratiques en matière de gouvernance économique au Gabon, au Kenya ou en Tanzanie. En outre, la pénétration stupéfiante des nouvelles technologies telles que la téléphonie mobile permet de compenser certains handicaps du continent (dispersion des populations) et de combler le fossé numérique avec le reste du monde.

Dans ce contexte, les signes d’intérêt pour le continent se multiplient. Et pas seulement de la part des Chinois. Les investisseurs étrangers affluent, attirés par un marché d’un milliard d’habitants dont la population pourrait doubler à l’horizon 2050. Cette année, l’Assemblée annuelle de la Banque Africaine du Développement (BAD), qui se tient du 28 mai au 1er juin à Arusha en Tanzanie, a pour thème : « L’Afrique dans la nouvelle donne émergente mondiale ». L’accent est résolument mis sur la croissance et l’investissement. L’Afrique ne se considère plus comme un problème mais comme une solution à la crise mondiale.

Richard Attias, l’ancien grand ordonnateur du Forum de Davos, qui aime à rappeler ses origines africaines, ne s’y est pas trompé en organisant quant à lui les 7 et 8 juin à Libreville au Gabon, le New York Forum Africa, un sommet panafricain réunissant responsables politiques, chefs d’entreprises, investisseurs, experts et représentants de la société civile. Qu’ils soient fondés sur des initiatives publiques ou privées, ces forums qui se multiplient attirent l’attention du monde sur une région en pleine transformation, et montrent à ceux qui en doutaient que l’Afrique s’est bien éveillée !

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