Les causes économiques du printemps arabe

Ce texte a été initialement publié dans la revue Sociétal à l’été 2011. Il reprenait les idées avancées dans le cadre d’une conférence à l’Université Paris II Assas sur le Printemps arabe.

Révolutions arabes : le poids de l’économie

On ne saurait réduire aux seuls facteurs économiques et sociaux les causes des révoltes et des révolutions qui secouent le monde arabe depuis le début de l’année 2011. Ces révoltes et ces révolutions expriment une demande de liberté et de dignité bafouées par des régimes autoritaires, voire dictatoriaux. En dépit de la variété des situations nationales, les manifestants ont partout repris le mot d’ordre – « Dégage ! » – lancé par les Tunisiens à leur dictateur déchu. Pour autant, comment ignorer que les facteurs socio-économiques sont au cœur de ces révolutions portées par une jeunesse qui ne supportait plus les profonds blocages économiques, politiques, sociaux et culturels du monde arabe.

La remise en cause d’un statu quo intenable

Le premier de ces blocages est l’incapacité des pouvoirs en place à créer des emplois pour absorber la masse croissante de jeunes se déversant sur le marché du travail, en raison de l’essor démographique observé à partir des années 1960-1970. Cette incapacité a été occultée dans un premier temps par l’émigration d’une partie de ce « surplus démographique ». Mais le durcissement de la politique migratoire européenne a privé les gouvernements d’une solution à bon compte pour régler ce problème. Fondamentalement, cela reflète le sous-développement d’un secteur industriel capable d’absorber cette main d’œuvre à une époque de scolarisation et d’urbanisation accélérée. Les pétromonarchies du Golfe souffrent quant à elles de la faible compétitivité de la main d’œuvre locale par rapport à la main d’œuvre « importée ». Les jeunes saoudiens, omanais ou émiratis rechignent à accepter les emplois mal rémunérés dévolus aux immigrés indo-pakistanais, sans disposer des qualifications nécessaires pour remplacer les expatriés européens, américains ou libanais.

Un deuxième blocage est la répartition très inégalitaire des richesses, captées par une élite dont l’emprise sur l’économie s’accroissait à mesure que sa légitimité déclinait. Les « pères fondateurs » de ces nations ont trahi le contrat moral qui les liait à leurs peuples, en refusant de se retirer après avoir libéré leurs pays. Ces blocages sont devenus intenables avec l’accès des jeunes aux chaînes satellitaires et à Internet qui ont radicalement changé leur regard sur le monde et sur leurs sociétés. A l’heure où les grands équilibres économiques et géopolitiques mondiaux étaient bouleversés par l’émergence de nouvelles puissances non occidentales[1], la stagnation du monde arabe devenait de plus en plus évidente.

L’économie politique de la rente : économie, pouvoir et société

La rente tirée des hydrocarbures explique en partie cette situation. En Algérie, en Libye ou dans le Golfe cette rente procure une part écrasante des recettes commerciales et fiscales. Par extension, on peut parler de rente touristique, pour des pays comme la Tunisie, le Maroc ou l’Egypte[2], voire de rente géopolitique dans le cas de l’Egypte, de la Syrie ou de Bahreïn, en raison de leur situation géographique (canal de Suez, détroit d’Ormuz, etc.) et de leur rôle pivot dans les grands équilibres géostratégiques du Moyen-Orient.

Sur le plan macroéconomique, les effets de la rente sont connus. Il s’agit de la propension du secteur rentier à « cannibaliser » le reste de l’économie, en détournant à son profit les ressources en capital – avec un sous-investissement chronique dans les autres secteurs -, et en alimentant la spirale de l’inflation et de l’appréciation du taux de change réel, se traduisant par une perte de compétitivité de l’industrie locale vis-à-vis de l’étranger. On assiste aussi à la formation de bulles financières ou immobilières en l’absence de débouchés plus productifs pour les pétrodollars. Mais les effets les plus pernicieux sont d’ordre microéconomique : gaspillage des ressources (à travers les subventions à l’essence et à l’électricité et le lancement de projets pharaoniques), dégradation de la productivité et développement de l’économie informelle.

En réalité, c’est la combinaison d’une rente liée à une ressource ou à une situation géographique donnée et d’une matrice institutionnelle particulière, renforcée par le poids de la rente, qui explique la permanence des blocages. L’expression d’état rentier est en ce sens plus juste, dans la mesure où elle reflète mieux l’intrication des facteurs économiques et politiques, et permet de comprendre pourquoi d’autres pays ayant bénéficié d’une rente, comme l’Indonésie ou le Mexique, n’ont pas succombé aux mêmes travers. Ce concept d’état rentier se décline sous plusieurs formes, de l’état patrimonial « pur » – comme dans le Golfe et en Libye, où les solidarités tribales sont bien ancrées[3] et où il y a une confusion entre le patrimoine de l’Etat et celui du clan dominant – à des états « néo-patrimoniaux » où l’oligarchie dominante doit composer avec des élites nouvelles, apparues à la faveur de l’urbanisation et de la scolarisation de masse[4].

Dans les états post-révolutionnaires (Algérie, Egypte, Irak, Libye) on a en outre assisté[5] à une transformation en trompe l’œil des rapports entre le politique et l’économique. La phase d’identification de l’Etat à l’économie – celle des « grands projets » émancipateurs (alphabétisation, électrification des campagnes) mais aussi celle de la corruption, de l’endettement extérieur et d’un clientélisme de patronage –, a été soldée au profit d’une « libéralisation virtuelle », engagée sous la pression du FMI et de la Banque mondiale, avec un transfert des actifs de l’Etat aux membres de l’oligarchie et à leurs affidés (tribus, clans, familles élargies). On a bien vu émerger ça et là quelques entrepreneurs privés[6], mais dans l’ensemble, comme dans la Russie post-communiste, la libéralisation se résume à un tour de passe-passe comptable. On est passé d’une corruption à peine voilée à une prédation assumée.

En définitive, l’absence de volonté de rompre avec l’état rentier, et la faiblesse d’une classe bourgeoise autonome – au sens ricardien ou marxiste du terme – hypothèquent l’enracinement de la démocratie et de l’Etat de droit dans ces pays. Dans une telle situation, on risque plutôt d’assister à une alternance de régimes autoritaires et de régimes populistes, à connotation islamiste. L’exemple turc n’est pas un modèle, l’émergence d’une classe moyenne ayant dans ce pays précédé de plusieurs décennies la démocratisation effective du système politique. Cela explique pourquoi on peut être plus optimiste pour la Tunisie, où une bourgeoisie autonome s’est affirmée, que pour l’Egypte ou l’Algérie, où cette classe est plus fragile, et à fortiori pour l’Arabie Saoudite où l’état rentier reste la norme. Dans tous les cas, le développement passe par le réinvestissement de la rente dans la diversification de l’économie, la hausse de la qualification professionnelle, et la création d’emplois. La libération des initiatives individuelles, couplée à un tel « Etat stratège », permettrait d’enclencher le cercle vertueux de la croissance, de la productivité et de l’élévation du niveau de vie, pour sortir enfin de la « malédiction des ressources ».


[1]           Voir mon essai consacré à ce sujet. Alexandre Kateb, Les nouvelles puissances mondiales. Pourquoi les BRIC changent le monde, Ellipses, Paris, 2011.

[2]           Même si l’exploitation de la « rente » touristique nécessite une mobilisation plus importante de main d’œuvre.

[3]           Ces solidarités renvoient au concept de asabiyya, théorisé par le philosophe Ibn Khaldoun au XIVème siècle.

[4]           Dans le cas jordanien, cette nouvelle élite provient de la population d’origine palestinienne qui constitue un contre-poids face aux tribus.

[5]           Luiz Martinez, Violence de la rente pétrolière : Algérie – Irak – Libye. Presses de Sciences Po, 2010.

[6]           Naguib Sawiris, le fondateur du groupe ORASCOM en Egypte, ou Issad Rabrab le PDG de CEVITAL en Algérie en sont les archétypes.

  

Comments
One Response to “Les causes économiques du printemps arabe”
  1. Thierry dit :

    L’après révolution comporte bien couvent encore plus de pièges que la révolution elle-même et leur gestion est critique. Difficile en effet de requérir de la patience de la part de populations opprimées durant une voire deux générations, mais elles ne devraient pas oublier les leçons de l’histoire : après 1789, il aura fallu attendre la fin des guerres napoléoniennes en 1815, soit 26 ans, afin de discerner les contours de la République moderne. Ce ne sera probablement pas très différent dans les pays arabes ayant secoué leur joug, même si à l’ère du web on souhaiterait voir les choses aller plus vite.

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