Le Maroc entre diplomatie d’influence et stratégie d’émergence

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Article publié sur Latribune.fr le 03/04/2013

La visite d’Etat de François Hollande au Maroc les 3 et 4 avril intervient quelques mois seulement après celle du président français en Algérie. La première précédait le déclenchement de l’offensive française au Mali, la seconde la clôt en quelque sorte, témoignant en filigrane du rôle important joué en coulisses par le royaume chérifien, qui a autorisé le survol de son territoire par les avions de chasse français, et a mis à la disposition des autorités françaises ses réseaux diplomatiques et militaires patiemment tissés dans la zone sahélienne.

De fait, le Maroc conforte à travers cette crise sa position d’allié traditionnel de la France au Maghreb, tout en développant une ambition géopolitique et géoéconomique plus large, destinée à en faire une tête de pont entre l’Europe et l’Afrique noire et à s’attirer les bonnes faveurs économiques et financières des pétromonarchies du Golfe. Cette diplomatie d’influence s’appuie sur des liens forgés de longue date entre feu le Roi Hassan II et certains dirigeants des sous-régions sahélienne et ouest-africaine. En effet, depuis son départ en 1984 de l’OUA (Organisation de l’Union Africaine, remplacée en 2002 par l’Union Africaine), pour protester contre la position de l’organisation sur le dossier sahraoui, le Maroc n’a eu de cesse de tisser des liens économiques avec les pays situés au Sud du Sahara.

Ainsi que l’écrit dans le Huffington Post le professeur Bouchra Benhida, « l’arrivée au pouvoir de Mohammed VI en 1999 affirmera encore plus cette vocation africaine du Maroc et sa traduction en diplomatie active en direction du sud ». Dès 2000, le roi Mohammed VI décide lors du sommet Europe-Afrique d’annuler la dette des pays africains les moins avancés, dont il exempte entièrement les produits de droits de douanes, à l’entrée du Maroc. Cette initiative officielle a pour pendant l’expansion des « champions nationaux » marocains en Afrique de l’Ouest, qu’il s’agisse des banques, des compagnies d’assurances ou des groupes agro-alimentaires et miniers. L’arrivée des groupes marocains est appréciée dans ces pays où elle vise à promouvoir un partenariat Sud-Sud plus équilibré que les relations asymétriques qu’ils peuvent avoir avec une puissance hégémonique comme l’Afrique du Sud, ou à fortiori avec des mastodontes comme la Chine.

Ce tropisme africain ne fait pas oublier au Maroc ses relations privilégiées avec l’Union européenne. Cette dernière en a fait, en octobre 2008, le premier pays au sud de la méditerranée à bénéficier du « statut avancé », prélude à son intégration progressive dans le marché intérieur commun. Ces relations euro-marocaines, au sein desquelles s’inscrivent le partenariat stratégique avec la France et le rapprochement de plus en plus marqué avec l’Espagne, sont adossées à des échanges commerciaux et à des investissements industriels croissants, illustrés notamment par le projet emblématique de l’usine Renault à Tanger – entré aujourd’hui dans sa phase opérationnelle -, ainsi que par les investissements dans les infrastructures de transport (port de Tanger-Med, Train à Grande Vitesse) et dans les énergies renouvelables (éolien offshore et photovoltaïque), visant à réduire la dépendance du Maroc vis-à-vis des énergies fossiles, qui pèsent sur sa balance commerciale. Les autorités marocaines souhaitent en effet inscrire le concept de « co-localisation », cher à François Hollande et à Jean-Marc Ayrault, au cœur de leurs relations économiques avec l’Union européenne. A l’instar du rôle joué naguère par le Mexique vis-à-vis des Etats-Unis, ou par les provinces côtières chinoises pour le Japon.

Car en définitive, la diplomatie d’influence déployée par le Maroc vise avant tout à accélérer l’émergence industrielle et commerciale du pays, en valorisant ses atouts dans le secteur primaire (agriculture, phosphates) et son coût du travail relativement faible, pour développer un secteur manufacturier capable d’absorber les centaines de milliers de jeunes qui vont se déverser sur le marché du travail au cours des prochaines années. Ainsi, le Plan Emergence lancé en 2005 et actualisé en 2009, vise à attirer les investisseurs étrangers, à créer des emplois et à assurer un transfert des technologies et des compétences dans six secteurs industriels clé (automobile, électronique, aéronautique, pharmacie, offshoring, textile, agroalimentaire). Des stratégies sectorielles similaires ont été élaborées pour l’agriculture (Plan Maroc Vert) et pour le tourisme (Plan Azur), deux pourvoyeurs traditionnels importants d’emplois au Maroc. Enfin, de grands programmes de construction de logements sociaux, associant le secteur public et le secteur privé, ont été mis en œuvre afin de réduire l’habitat précaire urbain.

L’émergence d’une classe moyenne urbanisée ne doit cependant pas faire oublier que le Maroc reste un pays largement rural, qui souffre encore d’un déficit de capital humain et de déséquilibres socio-économiques et territoriaux importants, dont la correction nécessitera des efforts soutenus dans la durée. Massification de l’enseignement supérieur, couverture sociale universelle, résorption des inégalités sociales et territoriales sont autant de chantiers qu’il faudra mener à bien pour accélérer l’émergence du pays. Face à l’ampleur de ces défis, une prise de conscience a émergé et un consensus remarquable – tous partis politiques confondus – s’est construit progressivement autour de grandes initiatives lancées par le Roi Mohammed VI, comme l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) et l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO). Au delà de leurs divergences idéologiques et de leurs différences d’approches, les décideurs politiques marocains savent en effet qu’ils ne seront pas seulement jugés sur leur capacité à attirer des investisseurs étrangers, mais aussi et surtout sur leur capacité à répondre à ces défis sociaux colossaux, et que c’est à ce prix seulement que « l’exception marocaine » – cette transition en douceur vers la démocratie et l’Etat de droit, qui a évité les douloureuses convulsions que connaissent d’autres pays de la région – sera réellement couronnée de succès.

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