Petite introduction à une géopolitique de la finance

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Selon la légende, le banquier Nathan Mayer Rothschild, qui était dans la première moitié du XIXème siècle la personnification même de ce qu’on appelait à l’époque la Haute Finance, doit sa fortune à la bataille de Waterloo, dont il aurait connu l’issue deux jours avant l’opinion publique anglaise, grâce à un réseau d’informateurs très bien implanté en Europe. Il aurait profité de cette information pour réaliser une opération spéculative sur la dette publique anglaise qui lui aurait rapporté 600 millions de livres.

La haute finance, puis la finance internationale s’est ainsi glissée dans les interstices laissés vacants par les pouvoirs souverains, en tentant d’échapper aux logiques de contrôle et de régulation imposés par ces derniers au nom de leurs intérêts nationaux. Selon l’historien Karl Polanyi, en prêtant successivement aux différentes puissances européennes et à leurs colonies, elle aurait contribué à l’équilibre des puissances et assuré une paix séculaire au XIXème siècle. Avec la libéralisation financière des années 1970-1980, la finance dite de marché s’est encore plus dégagée de l’emprise des Etats, en devenant une industrie high tech de circulation d’informations à haute fréquence dans laquelle des automates et des algorithmes ont progressivement pris le relai des opérateurs humains.

 Ce paradigme de la finance déconnectée des enjeux géopolitiques et des luttes de pouvoir, ou ayant une influence modératrice sur ces derniers, semble séduisant, mais il n’en est pas moins partiel. En réalité, les Etats, s’ils ne sont plus omnipotents restent omniprésents. C’est toujours eux qui dictent les lois, règlements et restrictions qui s’appliquent au monde financier, à travers des instances d’impulsion et de coordination comme le Comité de Bâle, ou le Comité de la stabilité financière. En outre les Banques centrales contrôlent toujours une partie essentielle de la chaîne de la valeur financière, à travers la fixation du prix de la matière première utilisée par cette industrie : la liquidité. Enfin, les Etats n’hésitent pas à « gonfler leurs muscles » lorsque l’action d’une institution financière est jugée contraire à leurs intérêts, comme les Etats-Unis n’ont pas hésité à le faire en infligeant une amende record au groupe BNP Paribas.

A partir de là, l’idée d’une géopolitique de la finance prend tout son sens. Il s’agit avant tout de mieux retracer les flux financiers entrants et sortants d’un territoire donné. Ils s’agit aussi d’analyser comment ces flux financiers et les stocks de capital correspondants sont utilisés comme des vecteurs d’influence par les Etats les puissants, que ce soit de manière complètement assumée, comme les Etats-Unis d’Amérique, ou de manière plus discrète par la Chine, dont les réserves de change colossales de quatre trillions de dollars sont mises à contribution pour amadouer des Etats-clients en Afrique, en Amérique latine et ailleurs. La manipulation du cours des devises, à des fins mercantilistes ou de gestion des équilibres internes, fait également partie des procédés d’intervention des Etats dans le secteur financier, dont la Chine et d’autres puissances émergentes ont largement usé et abusé au cours des vingt dernières années.

 L’idée de géopolitique de la finance suppose aussi une utilisation intelligente des ressources financières disponibles, et lorsque celles-ci sont limitées l’utilisation d’effets de leviers adéquats permettant d’atteindre les objectifs ciblés. Ainsi, le développement du marché du renminbi offshore a permis pendant de longues années aux acteurs économiques et financiers chinois et occidentaux de contourner les obstacles liés à la non convertibilité de la monnaie de la troisième puissance économique et monétaire mondiale (après les Etats-Unis et la zone euro).

De la même manière même si les places de Londres, New York et Hong Kong continuent de dominer très largement la finance mondiale, l’émergence d’innovations techniques et juridiques comme les instruments de finance islamique dans les pays du Golfe et en Asie du Sud-Est, a permis à des places secondaires comme Dubaï ou Kuala Lumpur de s’affirmer sur le plan international en devenant des hubs d’expertise et de diffusion de normes et de connaissances, et en participant ainsi au renforcement du soft power de leurs Etats respectifs.

En définitive, tout système international – et le système financier et monétaire ne déroge pas à cette règle – repose sur la capacité des acteurs dominants, garants de ce système, à en faire respecter les normes par tous les autres acteurs, y compris par la force s’il le faut. On rejoint donc là une dialectique très ancienne de réconciliation entre le soft power de la norme immatérielle et le hard power de la contrainte matérielle.

La finance internationale est ainsi avant tout le miroir – déformé par la force des habitudes et les effets d’inertie qui leurs sont associés – des équilibres entre les différentes puissances économiques et militaires du monde. Ainsi, le pouvoir exorbitant du dollar dénoncé en son temps par le Général De Gaulle n’est pas si exorbitant que cela si on se rappelle le poids qu’avaient les Etats-Unis dans l’économie mondiale au sortir de la seconde guerre mondiale.

De même aujourd’hui, l’émergence timide du renminbi chinois sur la scène internationale reflète surtout la politique prudente de la République populaire de Chine qui cherche avant tout à surmonter les contradictions internes liées à l’épuisement du modèle de croissance de ses Trente glorieuses (1978-2008), avant d’assumer un rôle plus engageant de banquier du monde, qui se substituerait à ou qui complèterait celui actuellement joué par les Etats-Unis.

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