La Russie, l’Europe et le monde multipolaire

L’Europe est-elle capable d’agir en puissance autonome dans les relations internationales ? Telle est en effet la question que l’on pouvait se poser après l’annonce des dernières sanctions contre la Russie, visant à la couper des ressources technologiques et financières nécessaires pour exploiter et moderniser son secteur énergétique. En interdisant les exportations de matériel technologique destiné aux compagnies pétro-gazières russes, et en interdisant à ses banques et fonds d’investissement de refinancer les grandes banques publiques russes, l’Union européenne est en train de se couper de ce vaste pays-continent aux ressources gigantesques et de donner raison à ceux qui en Russie pensent que l’alliance euro-américaine ne les acceptera jamais, qu’elle fera toujours tout pour diminuer la puissance russe, et pour lui refuser un rôle de premier plan dans la cogestion des grandes affaires mondiales. Et les mesures de rétorsion prises par la Russie en réponse à ces sanctions, avec un embargo sur les importations d’un ensemble de produits agroalimentaires européens, si elles ne concernent pour l’heure que 10% des exportations européennes vers le marché russe, montrent néanmoins que Moscou ne compte pas se laisser faire sans réagir.

 On peut encore comprendre que les Etats-Unis, sortis victorieux dans leur lutte contre l’URSS au terme d’une stagnation économique et d’un pourrissement du pouvoir au sein de cette dernière, soit toujours déterminés à empêcher toute forme de renaissance d’un pôle de puissance qu’ils ne pourraient contrôler. Rappelons que la Russie est effectivement le seul pays au monde « capable de transformer les États-Unis en cendres radioactives », comme l’a récemment déclaré Dmitri Kisselev, le présentateur vedette de la télévision publique russe. Les autres BRICS, même la Chine qui s’achemine vers le statut de première puissance économique mondiale, ne possèdent pas l’arsenal nucléaire dont dispose la Russie. Ce n’est d’ailleurs pas un gage de prospérité à long terme, et cela a déjà causé du tort au pays dans le passé en renforçant le poids du complexe militaro-industriel et de l’économie rentière, et en retardant la modernisation tant souhaitée, et tant de fois avortée, du système politico-institutionnel russe.

 Si les Etats-Unis ne veulent surtout pas assister à la reconstitution d’une URSS-bis, ils ne veulent pas non plus voir leurs alliés européens leur échapper au profit d’un vaste espace économique et politique eurasien intégré comprenant les pays de l’ex-URSS et les pays de l’Union européenne, un projet évoqué en son temps par le Général de Gaulle puis par François Mitterrand et par Mikhaïl Gorbatchev. Celui qui contrôle l’Eurasie contrôle le monde, disaient déjà dans les années 1930-1940 les grands stratèges américains Halford Macfinder et Nicholas Spykman. A l’heure où la Chine commence à vouloir remettre en cause les fragiles équilibres géopolitiques en Asie, fondés sur le patronage politique et militaire joué depuis des décennies par les Etats-Unis dans la région, ces derniers verraient d’un très mauvais œil la perte de ce Rimland continental qu’est l’Europe et une distension de l’Alliance atlantique. Celle-ci a d’ailleurs théoriquement perdu sa raison d’être depuis la fin de la guerre froide, et elle n’a dû son salut qu’en brandissant la menace islamiste – le fameux « axe du mal » de Georges W. Bush – dans les années 2000, et en s’inventant un rôle qui dépasse largement son mandat initial d’alliance défensive, en tant que « fer de lance de la démocratie occidentale » au Kosovo et plus récemment en Libye.

 Mais pourquoi l’Union Européenne s’est-elle laissée piéger par les Etats-Unis dans cette entreprise de diabolisation de la Russie, qui en fait de facto un équivalent de l’Iran et de la Corée du Nord, à travers le mécanisme pervers des sanctions dont on connaît le début mais jamais la fin ? Il y a bien sûr le problème ukrainien, l’annexion de la Crimée – qui correspond en fait à la volonté de l’écrasante majorité de la population de cette terre ayant appartenu à la Russie pendant des siècles -, et la terrible tragédie de l’avion de la Malaysian Airlines, abattu par des pieds nickelés incontrôlables et en l’occurrence incontrôlés. La Russie a évidemment une part de responsabilité dans ce drame, qui semblait totalement impensable avant qu’il n’advienne, mais les puissances occidentales ont aussi une grande part de responsabilité en excitant les autorités ukrainiennes actuelles et en alimentant l’esprit « va-t-en-guerre » et revanchard de Kiev après la perte de la Crimée., l’amenant à porter le fer à sa propre population, et à creuser un fossé qui semble aujourd’hui impossible à combler entre les pro-russes de l’Est et les nationalistes de l’Ouest.

Empêtrées dans la gestion d’une crise économique, politique et morale profonde que les manifestations de Maidan n’auront pas suffi à balayer, les nouvelles autorités ukrainiennes se sont enfoncés dans une logique absurde et contre-productive d’escalade militaire, en adressant un ultimatum inconditionnel aux rebelles de l’Est, et en engageant l’armée sur le terrain au lieu de négocier une solution politique à la crise. Disons le clairement, l’Ukraine est aujourd’hui un champ de ruines, pas seulement sur le plan matériel, mais aussi sur le plan politique et institutionnel. Les blessures sont tellement profondes qu’il faudra des décennies pour reconstruire ce qui a été détruit en l’espace de quelques mois.

 Au delà du problème ukrainien, il en va des relations entre l’Union européenne et la Russie, et de manière encore plus fondamentale des nouveaux équilibres de pouvoir qui sont en train d’émerger à l’échelle de la planète. Ceux qu’on appelle les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) n’ont peut-être pas grand chose en commun au premier abord. Ils sont séparés par la géographie, la culture, les spécificités économiques et des histoires parfois conflictuelles comme ce fut le cas entre la Russie et la Chine, après le rapprochement sino-occidental de 1971, ou entre l’Inde et la Chine, qui se sont périodiquement affrontées sur le tracé de leurs frontières communes, héritées du « Grand jeu » colonial du XIXème siècle. Mais ces puissances non occidentales ont aussi en commun leur refus de se conformer à un ordre économique et politique qui les subordonnerait de facto à l’Hégémon américain, et à accepter de n’être que des instruments dociles au service de ce dernier et de son premier cercle d’alliés.

 A l’époque de l’URSS, cette opposition au monde américano-centré était de nature essentiellement idéologique, et à ce titre elle était combattue et contenue avec succès par les Etats-Unis grâce à leur vitalité économique, qui contrastait avec la stagnation soviétique, et grâce à leur force d’attraction culturelle, qui leur permettait d’attirer les cerveaux les plus brillants et les esprits les plus entreprenants du monde. La chute de l’URSS et l’émergence de la Chine qui a réussi en une génération à sortir de la pauvreté des centaines de millions d’individus, et à devenir par la combinaison d’un modèle de croissance extravertie à la base et de planification économique au sommet, la première puissance manufacturière et commerciale au monde, a changé la donne. Ce qui était à l’époque de la guerre froide une opposition idéologique à la domination de l’occident, portée par l’URSS, et de manière plus secondaire par les pays dits « Non alignés », s’est transformée en compétition économique entraînant dans le sillage de la locomotive chinoise un grand nombre d’autres économies dites du Sud. L’expression « pays en développement » elle-même a été remplacée par celle plus flatteuse de « pays émergent », voire de « puissance émergente ». La crise économique et financière de 2008 a permis la transformation du groupe des BRIC, qui n’était à l’origine qu’n acronyme commercial inventé par un banquier de Goldman Sachs en 2001, en véritable coalition diplomatique désireuse de faire entendre la voix des puissances non occidentales au sein du G20 nouvellement créé.

 L’arrivée de l’Afrique du Sud, en tant que représentante du continent africain, au sein des BRICS, a contribué à renforcer le rayonnement de cette coalition des puissances émergentes, et à impulser une nouvelle dynamique d’échanges Sud-Sud. Le refus de la Russie et de la Chine, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, d’avaliser la doctrine occidentale du changement de régime en Syrie, et leur soutien économique et financier discret mais non moins réel à l’Iran, qui défend coûte que coûte son droit à la souveraineté énergétique et à l’indépendance stratégique, ont accéléré cette prise de conscience de l’existence d’une alternative à l’ordre mondial forgé par l’Occident. La crise ukrainienne, en refermant définitivement toute tentative de rapprochement entre la Russie post-soviétique et son ancien adversaire de la guerre froide, a entériné cette évolution vers un monde post-occidental et multipolaire, d’aucuns diraient apolaire, tellement l’impression de chaos qui s’en dégage et l’absence de garants effectifs du droit international et de la justice semblent insoutenables, comme on a pu le constater récemment avec les images effroyables des civils, femmes et enfants inclus, morts à Gaza sous une pluie incessante de bombes et de tirs d’artillerie de l’armée israélienne.  

 Si les Américains n’ont pas encore compris toutes les implications du basculement dans ce monde multipolaire, en faisant tout ce qu’ils peuvent pour conserver un pouvoir hégémonique qui s’effrite de partout, les Européens quant à eux n’ont même pas le loisir de réfléchir à leur place dans le monde. Ils sont comme tétanisés par toutes ces évolutions, et ne peuvent qu’avaliser – comme à regret – des décisions du Congrès américain qui sont pourtant loin de correspondre à leurs propres intérêts. L’Europe de José-Manuel Barroso, de Herman Van Rompuy et de Catherine Ashton a été aussi inexistante sur la scène internationale, que ne l’a été l’ONU de Ban Ki Moon, ce fonctionnaire consciencieux qui n’a jamais fait preuve du moindre courage politique et qui a en définitive contribué à marginaliser son institution, pourtant la seule qui existe aujourd’hui pour régler les grands problèmes mondiaux. Après la Banque de développement et le Fond monétaire des BRICS, verra-t-on naître une Organisation des Nations Emergentes ? Ce serait un coup terrible porté au rêve d’une « communauté internationale » – celle-ci n’existe aujourd’hui que dans les discours convenus des diplomates occidentaux –, mais ce serait peut-être la reconnaissance définitive de l’entrée dans un monde multipolaire bien réel.

Comments
One Response to “La Russie, l’Europe et le monde multipolaire”
  1. Thomas dit :

    La stratégie de containment des américains fonctionne jusqu’ici à merveille. Elle va contre les intérêts européens et français. D’ailleurs elle va certainement aussi contre leurs propres intérêts à eux… à moyen terme.
    Les USA ont une stratégie agressive qui ressemble pas mal à une sorte de panique de ceux qui comprennent sans vouloir reconnaitre que leur hégémonie s’effrite à chaque pas un peu plus, comme c’est très bien décrit dans cet article.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • Sur facebook