Interview El Watan (16/01/2018)

Alexandre Kateb. Economiste et consultant en stratégie

«Il n’y a pas de consensus au sein du pouvoir»

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le 16.01.18 | 12h00 Réagissez

 Après trois années de tensions financières nées de la baisse des cours du brut, le gouvernement tente un ajustement à la fois économique et budgétaire à travers la décision d’ouvrir le capital des entreprises publiques (PME) à l’actionnariat privé, sous le label des PPP. Quelle lecture pouvez-vous en faire ?

Je me suis déjà exprimé sur «la charte des PPP», adoptée en décembre dernier. Le terme de PPP est maladroit et prête à confusion car c’est un terme codifié qui décrit, partout ailleurs dans le monde, un mode de financement et d’exploitation des infrastructures publiques par le secteur privé, et non un processus d’ouverture du capital des entreprises publiques, c’est-à-dire au fond une relance de la privatisation des entreprises publiques. La charte en question n’ajoute rien au dispositif législatif et réglementaire existant.

C’est en réalité un document essentiellement pédagogique qui décrit le processus d’ouverture du capital. Il est clairement dit que ce document est interne à l’administration et n’est pas opposable par les tiers, c’est-à-dire par les repreneurs potentiels, ce qui le prive juridiquement parlant de toute portée réelle. La signature de cette charte était en ce sens un coup de communication politique qui permettait au Premier ministre, Ahmed Ouyahia, d’afficher le soutien du patronat — à l’exclusion notable de la CGEA — et de la centrale syndicale historique, l’UGTA, à sa politique.

Le Premier ministre actuel avait annoncé la couleur en juin dernier, en sa qualité de secrétaire général du RND, en suggérant de privatiser un certain nombre d’entreprises publiques qui connaissent des difficultés financières, citant les hôtels et les minoteries. Il en a remis une couche à l’occasion de la signature de la charte, tout en précisant qu’il s’agissait des PME et non des grandes entreprises publiques, et a fortiori que les entreprises stratégiques n’étaient pas concernées. Mais le document signé en décembre ne donnait aucune indication sur les entreprises concernées.

Selon certains articles de presse, le gouvernement s’apprêtait à rendre publique une liste de 1200 entreprises concernées par une privatisation partielle ou totale. C’est ce qui a probablement suscité une réaction et une levée de boucliers de la part de certains cercles de décision, à commencer par le secrétaire général du FLN, qui n’avait pas été consulté en amont sur cette politique et qui s’en est inquiété auprès du président de la République, aboutissant à une remise en cause de ce processus et à un désaveu cinglant pour le Premier ministre.

Dans ses différentes notes de conjoncture sur l’Algérie, le FMI n’a cessé d’appeler les autorités algériennes à mener des réformes en profondeur, dont la cession de certains actifs publics. Les autorités opposaient une fin de non-recevoir aux suggestions du FMI, prétextant que «les précédentes tentatives de cession d’actifs publics n’avaient pas donné de bons résultats» (communiqué de presse n°17/201 du FMI, daté de juin 2017). Selon vous, qu’est-ce qui motive ce retournement dans la position du gouvernement sur les privatisations ?

La motivation principale est d’alléger le fardeau constitué par ces entreprises, notamment locales, qui n’ont pas vocation à être gérées par l’Etat, dans un contexte où les ressources financières se sont raréfiées et où l’Etat doit concentrer tous ses efforts sur ses missions stratégiques et régaliennes. En ce sens, le Premier ministre ne fait qu’énoncer une réalité qui est connue et reconnue par l’ensemble des experts.

En outre, le recours au financement non conventionnel présenté dans le plan d’action du gouvernement était conditionné par la réalisation de réformes structurelles. L’ouverture du capital des entreprises publiques fait partie de ces réformes qui ont été ajournées depuis plusieurs années. Or, les entreprises concernées sont pour une grande partie d’entre elles déficitaires et maintenues à flot à coups de subventions directes et indirectes de l’Etat, via leurs recapitalisations périodiques et la prise en charge de leurs dettes accumulées auprès des banques publiques.

La gestion de ce passif coûte chaque année plusieurs milliards de dollars à l’Etat, et plombe les comptes des banques hypothéquant, du coup, leur capacité à financer les grands investissements stratégiques. D’où la décision de transférer ce fardeau au secteur privé. Néanmoins, cela reste un pari risqué. Une partie importante de ces entreprises n’est pas viable et finirait par être restructurée ou liquidée par leurs repreneurs, intéressés principalement par leurs actifs fonciers et immobiliers.

A la clef, ce sont des milliers, voire des dizaines de milliers d’emplois publics qui pourraient être supprimés. La disparition en 1996 de près de 130 000 emplois publics à l’occasion de la dissolution d’un millier d’entreprises publiques, dont près de 700 PME publiques locales, reste dans les mémoires. C’est un certain Ahmed Ouyahia, alors chef de gouvernement, qui avait procédé à cette opération, pour satisfaire les exigences du FMI, dans le cadre du programme d’ajustement structurel que l’Algérie avait accepté.

La privatisation, mal préparée et mal conduite, avait alors tourné au bradage des actifs publics, accélérant la désindustrialisation du pays et discréditant auprès du public l’idée même de privatisation. Les tentatives ultérieures, dans les années 2000, n’ont guère donné de résultats probants, y compris celle du complexe sidérurgique d’El Hadjar qui a été cédé par l’Etat pour être repris quelques années plus tard au dinar symbolique, sans que le groupe ArcelorMittal n’ait procédé aux investissements nécessaires à son expansion et à sa modernisation, tout en laissant une ardoise bancaire faramineuse qui a été épongée par l’Etat.

La question des privatisations ne cesse de faire l’actualité de ces derniers jours, opposant les fervents défenseurs de la propriété de l’Etat sur ses entreprises aux partisans de l’ouverture sur le privé. Le Président est intervenu à travers son cabinet pour conditionner toute action de privatisation par son accord préalable.

D’après vous, pourquoi cette question provoque un tel déchaînement des passions et quel serait, à votre avis, le procédé approprié à même d’éviter un remake des précédentes privatisations du début des années 2000 ?

Le problème, à mon sens, est qu’il n’y a pas de consensus sur cette question au sein du pouvoir algérien, non seulement au sein du gouvernement mais aussi dans ce qu’on appelle l’Etat profond, c’est-à-dire un ensemble complexe et diffus de réseaux décisionnels, connectés à la fois à la sphère politico-administrative et à la sphère économique, et dont les intérêts ne sont pas toujours alignés.
Le président de la République se pose en arbitre de l’ensemble de ces intérêts.

En l’absence d’un large consensus, le Président a tranché en faveur du statu quo, sapant l’autorité du Premier ministre et lui rappelant que, dans le système institutionnel algérien, ce dernier n’était qu’un coordinateur de la politique du gouvernement. Il y a en effet une très grande réticence, pour ne pas dire un refus, au sein de composantes importantes du pouvoir politique, de lâcher prise sur le système économique et de laisser ce dernier évoluer selon sa logique propre.

Comme dit le professeur Lamiri, l’Algérie est l’un des seuls pays au monde qui a abandonné le socialisme dans les textes, mais l’a gardé dans les esprits et dans les pratiques. Il y a bien eu des tentatives d’aller dans un sens plus libéral, comme ce fut le cas au milieu des années 1990 et dans la première moitié des années 2000, mais la gestion bureaucratique des circuits économiques a été perçue comme un garde-fou contre certaines dérives de la libéralisation, ce qui s’est traduit par une reprise en main et un retour à de vieux schémas de pensée et d’action. La loi de finances complémentaire de 2009 est l’un des derniers avatars de ce recul.

La question des privatisations cristallise toutes les tensions et toutes les contradictions au sein du pouvoir et de la société algérienne. Cette dernière a été nourrie par la rente et abreuvée de politiques populistes qui ont développé des attentes démesurées vis-à-vis de l’Etat, sous le couvert du sacro-saint principe de justice sociale, et le sentiment que la privatisation des actifs publics remettait en cause ce principe. Concernant les privatisations, il n’y a pas de formule miracle.

Le désengagement de l’Etat du secteur productif est inéluctable, mais il faut s’assurer que la restructuration des entreprises publiques cédées se passe dans de bonnes conditions. Cela nécessite un accompagnement opérationnel et financier pour garantir la reconversion des travailleurs qui ne pourront pas être maintenus en fonction.

La création d’un fonds de restructuration et de reconversion pourrait être envisagée à cet effet. Plus fondamentalement, le véritable problème qui doit être attaqué de front est celui d’une discrimination effective entre entreprises publiques et privées dans l’accès aux marchés et aux financements. Prenons le cas de l’économie numérique, le secteur est bloqué par la mainmise d’Algérie Télécom sur les infrastructures et l’absence de volonté de les partager avec les opérateurs privés.

Le projet de loi sur les télécommunications, qui obligeait l’opérateur public a ouvrir son réseau, a été retiré au dernier moment lors de son examen par le Parlement. Dans le secteur bancaire, les banques publiques captent toujours l’essentiel des dépôts. Dans le secteur de l’aérien, l’ouverture de nouvelles compagnies aériennes est bloquée en raison de l’impact que cela aurait sur Air Algérie.

 Au final, la véritable question est celle de la restructuration des entreprises publiques pour les rendre viables dans un environnement concurrentiel. Tant que cette question n’aura pas été réglée, rien ne changera.

 

Source: http://www.elwatan.com/economie/il-n-y-a-pas-de-consensus-au-sein-du-pouvoir-16-01-2018-360631_111.php

 

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